distances #5 point A

Point A

 

Théodolite en marche, se place sur l’horizontale avenue de la République, à peine arrivée c’est un panneau Peugeot bleu dur pour me rappeler là où nous sommes, dans le pays de Monbéliard c’est l’évidence, Peugeot visible comme l’est le sable au Sahara.

Et c’est dommage, ce manque, c’est autre chose qu’une fabrique de fromages où l’on verrait des bâtiments porter de l’Emmenthal en tranches géantes publicitaires, il manque des panneaux qui rappelleraient, et même dans le musée il faut bien se pencher pour voir. Ainsi, et y étant allée, appareil photo à la main et décidée à l’examen des rouages de machines à café, à coudre, phares exposés chronologie croissante avec leurs yeux ronds ou carrés vitrail, pourquoi le nom de Cortelessi n’y était pas ? (son prénom encore moins), ingénieur envoyé chez Volkswagen mais qui secrètement copie et transmet des plans de Vergeltungswaffe à Londres pour retarder les représailles aveugles.

La vallée du Doubs est bien belle, c’est la phrase code. Rodolphe Peugeot donne deux fois de l’argent à un agent anglais, partira en Espagne, reviendra capitaine, débarquera en Normandie. Son frère Jean-Pierre indique quoi saboter, comment et prétexte un manque de matières premières inexistant pour s’excuser de ne pas honorer les commandes. Huit directeurs de chez Peugeot sont déportés, parmi eux Auguste Bonal, abattu en avril, donne son nom à un stade. Mais rien n’est indiqué sur la pancarte bleue de l’horizontale avenue, sauf le nom du garage, direction Clairegoutte. Il faut bien se pencher pour voir.

Comme l’autre jour – matin de promenade à épier les hérons des étangs et les petits rapaces en arrondis s’amenuisant au-dessus des champs de maïs – l’autre matin, un village en amont du Rhien, cela serpente au milieu des vieilles pierres vieilles fermes qu’on badigeonne de géraniums rouges, un pont joli et un virage, et en deçà le monument aux morts : en plein soleil, cette arête dure, ce froid, un coq planté tout blanc brillant au sommet d’une tourelle, cerné de deux canons kakis ou vert-de-gris, des morts réduits aux fiers soldats qu’on en oublie les peurs humaines fauchées, la peau fragile, la sueur, l’os en pommette qui donne la joue souple et la tempe qu’on pouvait caresser, les lettres qui n’eurent pas de réponses, n’étaient que des homme, au moins ça, si peu, le peu qu’il reste le monument leur prend. Il faut bien se pencher pour voir, ce crève-cœur d’obstination, patriotisme, autour des noisetiers. Fossiles et pistes qu’on voudrait voir, qu’on voudrait invisibles, si le théodolite arase, l’en empêcher.

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